Retour à la terre


Schémas de pensée sur le retour à la terre.


Comment s’initie cette réflexion ?

Un constat d’incompréhension. Celui d’un monde ultra-développé et qui n’a résolu aucune des grandes questions humaines. Pire, celui-ci semble créer des dépendances nouvelles et difficilement réversibles.

Un premier point de vue consiste à expliquer l’état du système par l’ensemble des décisions politiques nationales et globales. On peut passer une vie entière à chercher des responsables de cette manière. Dans « surveiller et punir » de Michel Foucault, on peut comprendre comment le pouvoir s’est transformé pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. D’un pouvoir régalien et arbitraire, nous sommes passés à un pouvoir diffus, réglé, provisoire et surtout délocalisé.
Ceci est un premier constat : inutile de chercher des têtes à couper. Il faudrait une infinité de bourreaux et une infinité de guillotinés.

À partir de là, on pourrait se dire que l’avenir est déjà écrit et que notre marge d’action est réduite au néant. Chercher à modifier le global par un vote ou des manifestations est une volonté peu réaliste. Toutes nos actions seraient-elles vaines et dénuées de sens ? Je ne sais pas et ce n'est pas vraiment question.

Y a-t-il un sens à chercher une solution, une voie pour mieux vivre ensemble dans ce monde ? La réponse se trouve dans la question. Si on se pose ce type de question, c’est que l’on doit individuellement se remettre en question et chercher des solutions collectives quitte à tomber dans la marginalité.
Si on ne se la pose pas, inutile d’aller plus loin.

Un ouvrage m’a ouvert les yeux sur une réalité. Étant profondément anti-capitaliste, je n’ai jamais compris comment ce système a pu perdurer aussi longtemps. Après avoir lu « la société industrielle et son avenir » de Théodore Kaczynski, ma vision du monde s’est transformée. Je pense qu’il a trouvé une racine plus profonde au capitalisme que l’accumulation de capital par la grande bourgeoisie. L’émergence de la société industrielle ou le développement exponentielle de la technique serait à la base de cette volonté d’accumulation. L’innovation entraîne l’innovation, l’extraction massive des ressources connues et la recherche de nouvelles, l’exploitation d’une large partie de la population pour satisfaire ces nouveaux besoins crées par la machine elle-même. On n’arrête pas le progrès...technique.

D’autre part, Kaczynski explique la majorité de nos problèmes modernes (qui sont d’ordre psychologique surtout: ennui, manque de but...) par l’émergence d’une société industrielle basée sur le salariat et la consommation. Elle prive les individus de leur auto-accomplissement car elle assouvit ses besoins primaires de manière totalement abstraite. Nous ne produisons pas ce que nous mangeons, nous sommes dépendant des banques pour nous loger et nous sommes protégés par celui qui a le monopole de la violence légitime. La majorité de nos activités sont dites de « substitution ». Nous travaillons contre un salaire qui s’échange ensuite par la monnaie contre de la nourriture. Dans la société industrielle, la grande partie de la population touche un salaire pour remplir une tâche intermédiaire souvent dénuée de sens et basée sur le service. Autrement dit, ce sont des activités dont on pourrait se passer (la vente, la distribution de flyers, la réception téléphonique...). Il y a de quoi se poser des questions et se tourmenter le soir en rentrant à la maison avec ce genre d'activité salarié qui obéit aux caprices de l'économie de l’offre et du service et qui ne comporte aucune nourriture spirituelle.

Sa définition de la liberté est une des plus satisfaisante que j’ai pu voir. Pour lui, la liberté c’est avoir un pouvoir sur ses conditions de vie : manger, dormir, se protéger.

La recherche du bonheur par les activités de substitutions semble vaine. On entend souvent dire que les solutions les plus viables aux problèmes politiques sont locales. Je ne sais pas mais je suis convaincu qu’il est plus simple de vivre de ses terres en petites communautés autonomes. L’industrie a tué la vie de campagne, celle-ci n’a plus aucun attrait. Des paysages monotones, aucune vie sociale. Un rapprochement entre l’homme et la terre est souhaitable... il faut reconstruire.

Alors que j’expérimente le travail volontaire dans des fermes organiques en Argentine, j’ai l’occasion de lire « la révolution d’un brin de paille » de Masanobu Fukuoka. Plus qu’un manuel sur l’agriculture naturelle, c’est une philosophie inconnue en occident qui nous est dévoilée. On y découvre une nouvelle (ou plutôt ou ancienne) façon d’aborder la vie. Suivant des principes taoïstes assimilables à un aïkido de la nature, Fukuoka nous indique une voie à suivre pour tirer partie de la force de la nature pour nous nourrir et non pas lutter contre elle. Bannir les systèmes extensifs utilisant machines et engrais pour observer plus finement le fonctionnement de la terre. Il faut en tirer le maximum d’énergie.

Selon Kaczynski, si l’on consacre la majeure partie de son temps en activités primaires, liées à la survie, la majorité de nos problèmes psychologiques n’auront plus de sens. Le travail quotidien à fournir pour cela représente, à long terme, beaucoup moins qu'un plein temps salarié (peut-être le quart ou le tiers). Le reste du temps, l’homme peut créer et devenir artiste. Fukuoka en est convaincu.
Pour lui, le fermier est aussi poète, chanteur, sculpteur...
On trouve dans ce style de vie une stabilité perdue, un souffle de vent dans la bonne direction. Chez ces deux hommes, le travail, la vie et le loisir ne doivent pas être des choses distinctes.

Le philosophe est agriculteur. L'agriculteur est philosophe.

Revenons un peu sur le constat d'échec et sur les raisons pour lesquels le système ne donnera aucune solution aux problèmes climatiques, psychologiques et démocratiques existants.

Sur les problèmes climatiques, c'est assez évident. L'extraction du pétrole a accéléré la production industrielle. Une croissance a besoin de ressources pour s'entretenir et donc de plus de pétrole. Les limites des ressources en pétrole entraînent l'usage de l'uranium qui produit des déchets encore plus problématiques. Ne parlons pas des éoliennes et panneaux solaires qui sont fabriquées avec du plastique donc grâce à du pétrole. Aucune des solutions techniques proposées ne répond au problème de fond : la surconsommation.

Au lieu de chercher dans l'innovation des solutions improbables, pourquoi ne pas éliminer la cause ? Supprimer les intermédiaires réduirait de fait la pollution de manière exceptionnelle : moins d'emballages, des produits frais, du travail pour tous, du travail sensé. Nous vivons dans des sociétés de service où nos missions se limitent à boulonner ou réparer une partie de la machine, 8h par jour, 35h par semaine... la majeure partie de notre vie. Redonner du sens à chacun de nos gestes est certainement la meilleure politique écologique.

Redonner du sens à chacun de nos gestes sera probablement aussi la meilleure thérapie pour qui se demande le sens que porte sa vie.
J'ai expérimenté durant peu de temps un mode de vie où je sais d'où viennent les choses que je consomme, où les déchets sont une énergie pour la nature. J'y ai trouvé un plaisir profond, par moment intense. La nature est un monde infiniment plus vaste que le monde humain. Je me suis surpris plus d'une fois la larme à l’œil en prenant conscience de ce qui m'entourait devant un bel arbre ou un animal que je ne m'attendais pas à rencontrer. La nature offre et régale pour qui sait jouir de ces plaisirs simplement infinis.

La démocratie est un problème global. Dans les petites organisations, la question se pose peu puisque peu de pouvoir est en jeu et qu'il est facile de faire des rotations. Et bien sûr, la politique n'est pas professionnelle, elle a un enjeu concret et compréhensible par tous. Jusque-là, aucun système d'état global ne s'est révélé simplement satisfaisant aux niveaux psychologiques, démocratiques et écologiques à la fois. Les critiques envers les systèmes archaïques sont issues d'un discours technicien qui rend obsolète ce qui se trouve dans le passé. Nous sommes tous des personnes nées dans le système technique. Nous en passer paraîtrait fou aujourd’hui puisque nous avons créé une dépendance vis-à-vis de celle-ci. On pointe le manque de but d'un mode de vie près de la nature mais les études que l'on mène dans les universités tendent, en majorité, à résoudre des questions créées par la société industrielle (sociologie et psychologie par exemple). Nous résolvons des problèmes sans intérêt puisque la cause est éliminable.

Fukuoka est passé maître dans l'explication de ce problème moderne : la science, explique-t-il, sépare les objets pour les étudier. On tente de comprendre séparément et totalement une partie du monde. On tente également de trouver des solution aux problèmes rencontrés de cette manière. Sauf qu'en niant les interdépendances et surtout en niant le fait que nous n'aurons jamais une compréhension totale de la nature, on crée des problèmes plus grands. Les fertilisants, désherbants... stérilisent la terre et la recherche continue dans la même direction (en résolvant le problème créé par le fertilisant). Les conséquences à moyen-terme ne sont pas du tout maîtrisées et ne sont pas le problème des spécialistes puisqu'il travaille seulement dans une spécialité.
Fukuoka enseigne qu'il faudrait réussir à modifier un minimum la nature, juste ce qu'il faut. En effet, la forêt vierge a-t-elle eu besoin de fumier ou fertilisant pour grandir de manière exponentielle ? Laisser la terre tranquille serait le meilleur service que l'on rendrait aux hommes. Si elle est respectée, elle sera abondante en nourriture. Il suffit de l'accompagner, aller dans la même direction au lieu de faire la guerre à la terre. Une guerre perdue d'avance.

La science pourrait prendre une autre forme, moins perfectionniste et plus riche en intuition. La science, c'est la connaissance et non pas la technique ni la théorie technicienne. Nous sommes les seuls animaux quasiment dépourvus d'intuition. Nous l'avons perdue car elle n'est plus nécessaire notre la survie immédiate. Cependant, son absence implique une organisation monstrueuse et une dépendance monstrueuse vis-à-vis de la science technicienne. Tous nos produits doivent être testés. Combien de personnes peuvent encore se targuer de pouvoir reconnaître les plantes comestibles dans son environnement immédiat? Nous pourrions développer une science plus locale moins prétentieuse et moins classifiante. Il n'y a pas deux plantes identiques dans le monde. Quelle folie de penser que l'on peut isoler des espèces de manière si stricte. La terre où elle pousse fait partie de la plante. Le respect de la terre et des rotations est aussi important que le fruit que l'on récolte.


Le retour à la terre me semble être la seule option viable et naturelle à choisir. Elle assure la survie et la compréhension du petit monde qui nous entoure. Elle répond à la majorité des questions démocratiques, socio-psychologiques et écologiques modernes. La question qui reste en suspens est la suivante:

Peut-on retourner facilement à la terre alors que toute vie sociale y a quasiment disparue?

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